Malgré des investissements massifs, la France peine à s’imposer comme un leader du e-learning à l’échelle mondiale. Fragmenté et peu tourné vers l’international, le marché reste en retrait face aux acteurs avancés du secteur, selon Stéphane Diebold, président de l’AFFEN.

Pourquoi la France investit-elle massivement dans la formation professionnelle sans faire émerger de leaders mondiaux du e-learning ?

La France consacre plus de 50 milliards d’euros par an à la formation professionnelle, un budget exceptionnel à l’échelle européenne. Mais ce marché reste dominé par une myriade de petites structures et d’« artisans », sans véritable champion ou licorne capable de rivaliser avec les géants américains, chinois ou indiens. Ce paradoxe s’explique par un système historiquement ultra-administré où l’État, les branches professionnelles et des organismes comme France Compétences imposent des cadres rigides. Les acteurs français, habitués à répondre à des appels d’offres publics, adoptent une logique d’exécutants plutôt que d’entrepreneurs. Résultat : on compte des centaines d’organismes et d’EdTech qui restent des acteurs intermédiaires à l’échelle mondiale, incapables de changer d’échelle faute de moyens pour s’internationaliser.

Quel est aujourd’hui le principal frein au développement d’acteurs majeurs dans le digital learning en France ?

Le principal frein réside dans l’absence de culture entrepreneuriale et de vision stratégique au sein du secteur. Les acteurs français, habitués à un système où l’État et les branches professionnelles dictent les règles, manquent d’ambition pour grandir et s’internationaliser. Peu osent viser des objectifs audacieux, comme atteindre 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. Et les innovations proposées restent souvent marginales ou peu différenciantes. Sans une volonté politique claire pour structurer le marché et encourager l’émergence de champions nationaux, la France continuera à voir ses entreprises rachetées par des groupes étrangers, comme ce fut le cas pour Demos, et devra se contenter d’un rôle de suiveur plutôt que de leader.

La France est donc en retard en matière d’e-learning…

Oui, et le retard est significatif. La France accuse un retard criant face aux États-Unis, à la Chine ou à l’Inde, où l’e-learning et l’EdTech ont bénéficié d’investissements massifs. L’Europe dans son ensemble peine à suivre et la France, malgré ses atouts, n’échappe pas à cette tendance. Le problème n’est pas technologique – les Français sont parmi les premiers utilisateurs d’outils comme ChatGPT – mais structurel et culturel. Le marché français du e-learning est atomisé, composé d’une multitude de petites structures et de quelques acteurs intermédiaires qui peinent à percer à l’international. Les organismes de formation, souvent dépendants des financements publics (CPF, FNE-Formation, etc.), se concentrent sur des solutions paramétriques (comme la gestion administrative ou la signature électronique) plutôt que sur des innovations pédagogiques « disruptives ». Cette fragmentation limite la capacité du secteur à produire des dynamiques industrielles fortes.

L’IA peut-elle faire basculer cette tendance ?

L’intelligence artificielle représente une rupture majeure pour l’e-learning, car elle redéfinit la chaîne de valeur de la formation. Des fonctions coûteuses, comme l’animation pédagogique, peuvent désormais être automatisées à moindre coût, avec une qualité souvent supérieure. Les apprenants, eux, adoptent déjà des pratiques comme le « shadow learning » (apprendre en secret avec des outils comme ChatGPT), ce qui remet en question les modèles traditionnels. Les organismes de formation doivent donc repenser leur rôle : soit ils intègrent l’IA pour améliorer leurs marges et leur compétitivité, soit ils risquent de se faire distancer par des acteurs plus agiles. L’enjeu est de transformer cette disruption en opportunité, en valorisant par exemple l’apprenant augmenté, capable d’apprendre de manière autonome et personnalisée.

De quel modèle la France peut-elle s’inspirer pour gagner en visibilité à l’international ?

Pour que la France devienne un acteur majeur du e-learning, il faut combiner volontarisme public et dynamisme entrepreneurial. L’État pourrait s’inspirer de modèles comme la DARPA américaine ou la planification à la française (qui a fait le succès du nucléaire) en réunissant les écoles, les chercheurs et les entrepreneurs autour d’objectifs clairs, comme devenir leader mondial de l’apprenant augmenté. Il faudrait aussi créer une French EdTech, sur le modèle de la French Tech, pour développer une culture de l’innovation et de l’internationalisation, et repenser les financements publics (comme le CPF) en les conditionnant à des critères d’impact mesurable. Enfin, il est essentiel d’encourager les acteurs à sortir d’une logique purement nationale pour conquérir des marchés mondiaux.