En 2025, l’University of Leeds a lancé au sein de sa plateforme pédagogique Minerva une fonctionnalité baptisée « AI Conversations ». Elle permet aux étudiants d’interagir avec des personnages incarnés par une intelligence artificielle dans des contextes pédagogiques variés. L’Université du Mans et celle de Hong Kong ont aussi développé des dispositifs d’IA similaires pour entraîner les personnels et les étudiants à l’oral. Le décryptage de Charlène Friang, directrice de l’ingénierie pédagogique chez OpenClassrooms.

L’University of Leeds lance des « AI Conversations », qui permettent aux enseignants de créer des discussions scénarisées avec une IA. De quoi s’agit-il ?

Ces « AI Conversations » permettent aux enseignants de créer des mises en situation interactives avec une IA jouant un rôle précis. Les étudiants peuvent ainsi dialoguer avec un personnage historique, s’exercer à un entretien d’embauche, simuler une négociation commerciale ou encore vivre leur premier jour en entreprise. Contrairement à un assistant conversationnel classique, l’objectif n’est pas de répondre à des questions sur le cours, mais de proposer des exercices de simulation et d’entraînement adaptés aux objectifs pédagogiques. Les enseignants peuvent définir le personnage que l’IA incarne, son niveau de complexité et le scénario. De son côté, l’étudiant est invité à réfléchir à son expérience après l’échange. L’ambition affichée est de faire de l’IA un outil de pratique, d’expérimentation et de réflexion plutôt qu’un simple fournisseur de réponses.

Quel est l’intérêt de ce type d’usages de l’IA ?

L’intérêt majeur des simulations par IA réside dans leur capacité à créer un environnement d’apprentissage sécurisé, adapté à l’acquisition de compétences professionnelles. Dans le monde réel, les apprenants doivent souvent apprendre directement sur le terrain, c’est-à-dire dans des situations où l’erreur peut avoir des conséquences concrètes. Les IA conversationnelles permettent au contraire de reproduire des situations complexes autant de fois que nécessaire sans pression. C’est intéressant dans les domaines du management, de la vente ou de la gestion de conflits, où l’apprenant peut rejouer plusieurs fois une conversation difficile, un entretien ou une réunion. Cette approche fait écho à ce que montre la recherche, à savoir que l’on apprend mieux lorsque l’on se sent en sécurité et que l’on peut expérimenter sans crainte de l’échec. C’est précisément ce que permettent ces dispositifs immersifs : transformer l’erreur en outil d’apprentissage plutôt qu’en sanction.

Cette initiative permet-elle aussi de personnaliser l’apprentissage ?

L’un des apports les plus importants de l’IA est sa capacité d’adaptation en temps réel aux réactions de l’apprenant. Contrairement à des contenus pédagogiques figés, une IA conversationnelle peut ajuster le niveau de difficulté, complexifier progressivement les situations ou, au contraire, simplifier un exercice lorsqu’un étudiant rencontre des difficultés. Cela permet à l’apprenant de se trouver dans sa « zone proximale de développement ». C’est un concept selon lequel l’apprentissage est optimal lorsque la tâche est légèrement au-dessus du niveau actuel de l’apprenant, c’est-à-dire suffisamment difficile pour stimuler la progression, mais pas au point de provoquer le découragement. On peut ici établir un parallèle avec les jeux vidéo, qui maintiennent constamment le joueur dans cet équilibre entre défi et réussite progressive. Les simulations pédagogiques par IA reprennent cette logique : elles maintiennent la motivation tout en accompagnant une montée en compétence individualisée.

Quels sont les risques associés à ces usages de l’IA ?

Il existe des risques liés aux biais des IA. Les modèles peuvent reproduire des discriminations existantes dans la société réelle, par exemple envers les femmes ou les personnes en situation de handicap. Dans des simulations d’entretien d’embauche ou de management, ces biais peuvent influencer subtilement les interactions proposées à l’apprenant. L’impact environnemental des IA et leur forte consommation en ressources énergétiques est également un point important à considérer avant de penser les usages. Enfin, il existe un risque cognitif : celui d’une délégation excessive de certaines fonctions intellectuelles aux outils. Cette question se pose particulièrement chez les jeunes, puisqu’ils utilisent l’IA au moment où se construisent leurs structures de pensée et leurs capacités cognitives fondamentales. Il est donc très important de développer une conscience critique des biais et de réfléchir collectivement aux compétences que l’on souhaite continuer à exercer de manière autonome.