Le décrochage universitaire se traduit par des taux d’échec élevés à l’issue de la première année de licence. Les causes sont multiples : précarité, santé mentale, crise de sens, orientation inadaptée… Mais également le fonctionnement rigide des universités, selon François Taddei, président du Learning Planet Institute, placé sous l’égide de l’UNESCO.
Selon vous, quelles sont les causes profondes du décrochage ?
Au-delà des difficultés matérielles, le décrochage est aussi lié à une crise de sens. Les étudiants peuvent souffrir de « bore-out » (ennui, manque d’intérêt) ou de « burn-out » (surcharge de travail due à une dynamique de concurrence entre les individus), surtout dans les filières compétitives comme le droit. L’orientation subie, l’inadéquation entre les attentes et la réalité des études, ainsi que l’absence de reconnaissance des engagements associatifs ou personnels aggravent ce phénomène. Les compétences développées en dehors des cours (coopération, créativité, résolution de problèmes) sont peu valorisées, alors qu’elles sont reconnues par l’OCDE comme étant essentielles pour le 21ᵉ siècle. Trois réponses sont alors possibles face à l’inadéquation entre l’étudiant et l’université : demander à l’étudiant de s’adapter, l’encourager à se réorienter, ou transformer l’environnement universitaire pour que ce soit lui qui s’adapte davantage aux étudiants.
C’est cette troisième voie que défend le Learning Planet Institute ?
Oui, nous estimons qu’il faut co-construire l’université avec les étudiants eux-mêmes, afin de créer des formations plus porteuses de sens et mieux alignées avec les enjeux contemporains. Au Learning Planet Institute, cela se traduit par des formations co-designées, fondées sur la coopération, la créativité et l’engagement au service de causes qui dépassent l’individu : climat, santé planétaire, justice sociale, démocratie… Par ailleurs, l’institut mise sur des pédagogies actives, centrées sur des projets concrets et coopératifs. L’idée est de remplacer la logique compétitive (« best in the world ») par une logique collaborative (« best for the world »), où les étudiants apprennent à contribuer à des « communs ». Les aménagements des espaces d’apprentissage sont également pensés par et pour les étudiants. Autant d’initiatives de co-conception qui favorisent l’engagement et réduisent le décrochage puisque l’objectif n’est plus d’être « le meilleur », mais de contribuer aux « communs ».
Quelles pédagogies les universités peuvent-elles promouvoir pour lutter contre le décrochage ?
Les formations devraient davantage s’appuyer sur l’exploration de défis que les étudiants doivent relever en mobilisant leurs émotions et leur créativité. Cette approche s’oppose aux logiques d’hypercompétition, qui sont décourageantes et génératrices de décrochage. Être constamment évalué dans une pyramide élitiste pousse les uns à l’épuisement et les autres à l’auto-disqualification. À l’inverse, apprendre à coopérer pour devenir « la meilleure version de soi-même pour le monde » redonne une place et une dignité à chacun. Il faut également permettre l’utilisation d’outils comme l’IA. Au sein du Learning Planet Institute, nous avons par exemple créé WeLearn, une IA générative exclusivement basée sur des publications scientifiques. Elle permet d’accéder rapidement aux savoirs tout en évitant les biais. Enfin, les étudiants devraient être encouragés à réfléchir aux impacts éthiques de leurs projets, en identifiant les zones d’ombre potentielles.
Comment les universités peuvent-elles accompagner leurs propres décrocheurs ?
Elles pourraient s’inspirer de programmes passerelles développés dans certaines universités, comme celle de Paris-Descartes, qui a développé le parcours Paréo (Passeport pour réussir et s’orienter). Ce dernier a pour but d’accompagner les étudiants en difficulté dès l’automne s’ils se sont beaucoup absentés. De tels dispositifs permettent aux jeunes de comprendre ce qu’est réellement l’université, de mieux se connaître et de réfléchir à une orientation plus ajustée. Ils constituent également des outils de remédiation intéressants pour éviter une rupture définitive avec les inscrits.
À quoi ressemble l’université idéale selon vous ?
Elle serait un laboratoire au service de la société et de la planète, en intégrant toutes les disciplines et en favorisant la coopération plutôt que la compétition. Elle se penserait non comme une institution au service d’elle-même ou des puissants, mais comme un lieu unique de convergence entre disciplines, générations, territoires et enjeux globaux. Les diplômes y certifieraient des compétences tangibles (projets, impacts) plutôt que l’acquisition des savoirs d’hier. L’évaluation, quant à elle, refléterait la capacité à contribuer à des solutions collectives, en utilisant les technologies de manière éthique. Enfin, son objectif serait de former des « bons ancêtres », capables de transmettre un monde viable aux générations futures, en repensant les cadres de liberté et de fécondité des institutions éducatives.
