Les résultats du classement PISA 2025 révèlent une baisse historique du niveau des élèves français. Cette chute est attribuable à des facteurs structurels majeurs : décrochage scolaire, classes surchargées, dévalorisation du métier d’enseignant… Mais pas que. Pour Sophie Viger, directrice de l’école 42, l’urgence est aussi d’interroger en profondeur les modèles pédagogiques de l’école.
Comment analysez-vous la dégradation des performances des élèves français ?
Cette dégradation est d’abord frappante car elle touche tous les niveaux, des élèves en difficulté jusqu’à l’excellence qui a, elle aussi, reculé. La crise du Covid-19 et l’exposition aux écrans ont souvent été évoquées pour expliquer la baisse généralisée du niveau des élèves dans l’ensemble des pays de l’OCDE. Malgré tout, la dégradation reste plus forte en France que dans les autres pays. Mon analyse se concentre plutôt sur la pédagogie : l’école française enseigne beaucoup de choses, mais elle mesure surtout le résultat plutôt que le processus de réflexion qui permet d’y parvenir.
Le classement PISA révèle-t-il des inégalités face aux apprentissages ?
L’école française, dans son fonctionnement actuel, tend à avantager les élèves qui arrivent déjà avec une aisance à l’oral comme à l’écrit et une confiance en soi. Le classement PISA évalue, quant à lui, des compétences cognitives comme les mathématiques, la lecture ou les sciences. Mais il met aussi en lumière un lien direct entre le manque d’assurance des élèves (mesuré via des indices de curiosité et de persévérance) et la persistance des inégalités. C’est notamment le cas parce que le système actuel valorise la performance immédiate plutôt que le cheminement intellectuel. Un élève qui manque de confiance en lui aura tendance à moins participer en classe ou à abandonner plus vite face à un problème complexe. Pourtant, le processus de réflexion peut être excellent chez des élèves dont les résultats ne sont pas forcément brillants. Le problème est que ce processus est peu mesuré.
Que faudrait-il changer dans l’école française pour développer cette capacité à apprendre ?
Le droit à l’erreur est crucial. Quand un jeune est confronté à une situation inconnue, ce qui compte, c’est aussi qu’il se persuade qu’il sera capable de trouver une solution. C’est ce qu’on appelle l’agentivité, c’est-à-dire être capable de se dire « Je ne connais pas encore la solution, mais je peux la trouver ». Cette capacité, proche de l’apprendre à apprendre, ne s’enseigne pas en cours magistral, elle se développe en la vivant, dans un cadre de confiance qui autorise l’erreur et encourage l’autonomie. Or, aujourd’hui, l’école française stigmatise souvent l’erreur au lieu de la considérer comme une étape normale de l’apprentissage.
Comment réussir à mieux adapter l’apprentissage à chaque élève ?
Respecter le rythme et la manière d’apprendre de chacun suppose de revoir le modèle actuel, où tous les élèves d’une classe avancent à la même vitesse, est contre-productif. Organiser les apprentissages par compétences plutôt que par âge permettrait par exemple à chacun de progresser à son propre rythme. Développer la métacognition en apprenant aux élèves que ne pas savoir n’est pas grave et leur donner des outils pour chercher des solutions est également essentiel. Favoriser l’apprentissage entre pairs – expliquer à un pair ce qu’on a compris, être corrigé par ses camarades, etc. – permet d’ancrer les connaissances de manière plus profonde. Enfin, il faudrait changer ce que l’on mesure en évaluant davantage le processus que le résultat final.
En quoi la pédagogie de l’école 42 peut-elle répondre à ces enjeux ?
À 42, il n’y a pas de sachant qui dicte la solution. Les élèves sont mis face à un problème à résoudre et doivent trouver eux-mêmes des pistes en collaborant, en cherchant des ressources ou en testant des hypothèses. Leur travail est ensuite évalué par d’autres étudiants, qui vérifient si la solution fonctionne et comment elle a été construite. Si un élève se trompe, il recommence sans stigmatisation. L’apprentissage par projets permet de développer des compétences en situation réelle. L’évaluation porte sur la compréhension et la démarche, et non seulement sur le résultat. Cette méthode désinhibe les élèves timides ou en difficulté, comme en témoignent des retours d’élèves autistes ou sourds-muets qui y ont retrouvé confiance en eux. Résultat : les élèves de 42 développent autonomie, résilience et capacité à apprendre par eux-mêmes.
Quel message adresseriez-vous aux enseignants et au système scolaire français ?
Les enseignants français sont investis et font souvent de leur mieux dans un système contraignant qui, parfois, les broie. Le problème se situe dans l’organisation même de l’école, qui bride leur liberté pédagogique. Pour inverser la tendance, il faut donner davantage de liberté aux enseignants pour expérimenter de nouvelles méthodes comme celle intégrée à la plateforme IOTA, une adaptation gratuite de la pédagogie 42 pour le primaire. Il faut reconnaître l’individualité des apprentissages, car chaque élève dispose de sa propre manière de comprendre. Il faut déstigmatiser l’erreur afin que tous les élèves osent prendre des risques intellectuels. Il faut repenser l’évaluation pour qu’elle valorise davantage le processus que le résultat. En résumé, l’école française a besoin d’une révolution pédagogique, et les résultats du classement PISA doivent servir de déclic pour oser changer de modèle.
