Dans Déchaîner l’intelligence. Casser les codes pour former à tous les futurs paru en février 2026, Pierre Robert défend une autre manière d’apprendre, fondée sur la pratique, l’autonomie et la stimulation cognitive. Expert en pédagogie active, il travaille depuis 17 ans chez Epitech, où il a contribué à repenser les programmes pédagogiques. Entretien.

Votre ouvrage s’intitule Déchaîner l’intelligence. Quelle intelligence cherchez-vous à libérer ?

L’intelligence humaine est entravée depuis longtemps par nos méthodes d’enseignement. Le système éducatif traditionnel a été conçu pour répondre à des besoins historiques, notamment pour former massivement des travailleurs et des ouvriers. Il a rempli cette fonction et je ne le critique pas pour cela. Mais les besoins ont profondément changé. Ce n’est pas en demandant aux étudiants de mémoriser et de restituer des connaissances que l’on développera le mieux leur créativité, leur esprit d’initiative ou leur capacité à prendre des décisions. Il faut désormais créer les conditions dans lesquelles leur intelligence peut pleinement s’exprimer. C’est tout l’objet du livre, qui présente une quarantaine de principes pédagogiques. J’ai également voulu que sa forme reflète son propos : les chapitres sont courts, peuvent être lus dans différents ordres et proposent plusieurs pistes d’approfondissement.

Vous défendez une pédagogie fondée sur la pratique. Comment est-elle déployée chez Epitech ?

L’un des principes que je défends dans mon ouvrage est que l’on apprend en faisant. En effet, on apprend très peu en se contentant d’écouter quelqu’un parler, de lire un livre ou de regarder une vidéo. Chez Epitech, nous nous appuyons beaucoup sur la pédagogie par projet : les étudiants sont placés dans des situations concrètes où ils rencontrent des difficultés et des imprévus et où ils sont amenés à inventer des solutions. Par exemple, plutôt que de commencer par enseigner l’usage d’outils de planification dont les étudiants ne voient pas l’utilité, nous mettons en place des projets dans lesquels les équipes changent en cours de route. Les étudiants doivent alors intégrer de nouveaux membres, transmettre des informations et gérer des imprévus. Ils comprennent ainsi, par l’expérience, pourquoi ils ont besoin de tels outils ou méthodes. Le pédagogue, de son côté, a pour rôle de créer un environnement propice à l’apprentissage et à l’autonomie.

Comment appréhendez l’intelligence artificielle dans les apprentissages ?

L’apprentissage nécessite un effort cognitif. Si l’on demande à l’IA de fournir directement une réponse, on délègue une partie de la réflexion et on risque de compromettre l’apprentissage. À l’inverse, on peut utiliser l’IA pour se stimuler intellectuellement : lui demander des exercices pour comprendre une notion, des documents pour analyser ses erreurs ou des pistes pour améliorer son travail. Dans ce cas, elle stimule la réflexion au lieu de s’y substituer. Avec ou sans IA, il faut créer les conditions favorables à l’apprentissage en mettant l’étudiant en action. C’est un principe que nous appliquons depuis toujours chez Epitech, bien avant même l’apparition des réseaux sociaux et de l’IA. Dans mon livre, un chapitre s’intitule d’ailleurs « Aider, c’est voler un apprentissage ». L’idée est que donner directement la réponse à un étudiant peut le priver de l’effort nécessaire pour comprendre et progresser.

Comment Épitech adapte-t-elle ses formations à l’IA ?

Nous travaillons sur trois dimensions : la sensibilisation, la responsabilisation et la durabilité des apprentissages. Les étudiants peuvent utiliser l’IA, mais ils doivent en comprendre les risques et rester responsables de ce qu’ils produisent. Nous évaluons aussi la rétention des connaissances à moyen et long terme, grâce aux évaluations orales et à des outils capables d’analyser leurs réalisations. Par ailleurs, maintenant que produire un site Internet ou une fonctionnalité devient plus rapide, nous évaluons davantage la capacité à identifier les besoins, à poser les bonnes questions, à concevoir une solution pertinente et à vérifier qu’elle répond aux attentes. Chez Epitech, nous cherchons ainsi à développer la créativité et la résolution de problèmes complexes plus tôt dans le cursus des étudiants. L’ambition est claire : former des seniors plutôt que des juniors ! Autrement dit, il s’agit de leur permettre d’acquérir plus rapidement l’autonomie nécessaire pour assumer des responsabilités.