Selon le Baromètre SISTA x BCG 2025, seules 10 % des start-up européennes spécialisées dans l’IA et la Tech sont fondées par des équipes 100 % féminines. Et elles ne captent que 2 % des fonds levés. La situation est plus équilibrée du côté des EdTech en France, où 45 % des équipes fondatrices étaient féminines ou paritaires en 2024. Problème : le virage de l’intelligence artificielle entraîne déjà une baisse de cette représentation, selon Marie-Christine Levet, fondatrice d’Educapital.
Le monde de l’EdTech a longtemps été plus paritaire que celui de la French Tech. Cet équilibre résiste-t-il encore aujourd’hui ?
Le secteur de l’EdTech est en effet un peu plus paritaire que la moyenne du monde de la Tech. En 2024, sur le deal flow d’Educapital (nous recevons plus de 1000 dossiers par an), 27 % des sociétés postulant pour lever des fonds étaient fondées ou co-fondées par des femmes, soit bien plus que les 10 % du baromètre SISTA x BCG. Cette présence plus forte s’explique par la représentation féminine dans l’enseignement et par des parcours de vie orientés vers le monde de l’éducation. Cependant, il s’est passé quelque chose de préoccupant en 2025 : la part de sociétés fondées ou co-fondées par des femmes est tombée à 17 % dans notre deal flow.
Comment expliquez-vous cette régression ?
C’est la conséquence du virage de l’EdTech vers l’intelligence artificielle, qui est un domaine où les femmes sont moins présentes à la création de sociétés. Pour éclairer ce phénomène, il faut revenir à la faible proportion de femmes dans les filières scientifiques : en France, seules 42 % des lycéennes suivent l’enseignement de spécialité mathématiques en terminale. Et les femmes ne représentent que 25 % des étudiants qui intègrent des formations d’ingénieurs et du numérique. Pire encore, il s’agit d’une proportion qui stagne depuis plus de vingt ans. Ces chiffres montrent que le problème commence dès le primaire, avec des stéréotypes qui découragent les filles dès le CM1. Le virage IA dans l’EdTech a donc accentué la baisse de la présence féminine. D’ailleurs, avant le virage IA, les femmes étaient davantage présentes dans des rôles pédagogiques ou marketing. Cependant, il existe aussi des femmes co-fondatrices et CEO : par exemple Nejma Belkhdim, qui est à la tête de Nolej, une IA-EdTech.
Quels sont les leviers permettant de favoriser une représentation plus équilibrée ?
Dans le portefeuille d’Educapital, 40 % des sociétés sont fondées ou co-fondées par des femmes. C’est grâce à une équipe d’investissement totalement paritaire. Il faut donc souligner que la parité dans les équipes d’investissement favorise la sélection et le financement de fondatrices, ce qui prouve qu’on peut faire progresser la représentation des femmes lorsqu’on s’en donne les moyens ! Par ailleurs, l’éducation nationale a un grand rôle à jouer pour corriger le déséquilibre, par exemple via le soutien aux EdTech qui proposent des outils d’apprentissage personnalisé, à l’enseignement des maths et du code aux filles, ou encore via la promotion de rôles modèles féminins. Une étude d’EvidenceB montre que les élèves ayant un apprentissage personnalisé progressent deux fois plus vite en maths et que les filles progressent quatre fois plus vite, ce qui met en évidence les biais éducatifs et psychologiques à corriger dès le plus jeune âge.
Selon vous, le principal frein à la progression des femmes dans l’EdTech se situe-t-il au moment de la création de l’entreprise, de la levée de fonds, ou du passage à l’échelle ?
Sur le financement, le principal frein se situe au moment de la levée de fonds et du passage à l’échelle en raison de préjugés sur l’ambition des femmes. Selon moi, l’IA cristallise fortement ce problème : dans les grandes sociétés IA (OpenAI, par exemple), il n’y a quasiment aucune femme fondatrice, avec un pourcentage estimé à moins de 10 %. C’est problématique car ces sociétés façonnent des technologies qui impactent tous les individus, y compris les femmes. Il est donc urgent de changer la donne en combinant éducation, rôle des EdTech dans l’apprentissage personnalisé et inclusion des femmes dans la création de sociétés IA. Ce sont les seuls moyens pour garantir une représentation équilibrée dans les technologies qui structurent le futur.
