En matière d’orientation, une confusion s’installe lentement dans le débat public : puisque l’IA peut analyser des parcours, repérer des tendances, poser des questions pertinentes, certains imaginent qu’elle pourrait, demain, dire aux jeunes ce qu’ils doivent faire. Cette vision est non seulement naïve, mais dangereuse.

(S’)orienter, ce n’est pas trier. Ce n’est pas prescrire. Et ce n’est certainement pas déléguer à un système — aussi sophistiqué soit-il — la tâche intime de décider d’un chemin de vie. Cette nuance, pourtant essentielle, s’inscrit dans un mouvement plus ancien. Dès 2008, l’Union européenne appelait à développer les « compétences à s’orienter » afin d’accompagner des parcours professionnels, devenus plus instables, « tout au long de la vie ». On ne parlait pas encore d’IA générative, mais déjà d’autonomie, d’émancipation. Aujourd’hui, cette exigence résonne plus fort que jamais : dans une époque « liquide » (selon le terme du sociologue Bauman au début des années 2000), où les repères se défont, l’orientation n’est plus un acte ponctuel mais un exercice continu d’interprétation de soi.

Une carrière ne se choisit pas

Dans un tel paysage, l’IA ne peut être qu’un outil parmi d’autres — un accélérateur d’analyse, pas un oracle. Une technologie artificielle ne peut ni ressentir, ni douter, ni espérer. Or s’orienter, c’est précisément cela : traverser une incertitude qui nous oblige à nous regarder en face. La carriérologie apporte, ici, une clé de lecture féconde.

Depuis les carrières rectilignes d’après-guerre jusqu’aux trajectoires chaotiques d’aujourd’hui, nos chemins professionnels ont basculé du rail au tout-terrain. Le quad est devenu la métaphore de notre époque : un véhicule instable sur lequel chacun tente de garder l’équilibre. Le Life Design prolonge cette vision : une carrière ne se « choisit » pas, elle se construit, au croisement du personnel, du professionnel et de l’existentiel. Et aucun moteur algorithmique ne peut piloter ce quad à notre place.

Le point de vue des chercheurs

La notion de « compétences à s’orienter » a alors émergé comme un remède. Elle s’est progressivement imposée dans les politiques éducatives, les dispositifs d’accompagnement et les référentiels pédagogiques, avec l’ambition louable de donner aux individus les moyens d’agir sur leur trajectoire. Mais cette approche n’est pas exempte de tensions. Plusieurs chercheurs ont mis en évidence ses limites et ses ambiguïtés.

Dès 2006, Michaud soulignait que l’orientation ne pouvait devenir mobilisable qu’à condition d’un véritable travail réflexif et d’un transfert effectif des apprentissages, sans quoi la compétence reste déclarative. En 2021, Bangali a interrogé la capacité réelle des dispositifs éducatifs à accompagner la complexité des parcours sans nourrir l’illusion d’une maîtrise rationnelle de l’avenir. En 2022, Beltrame a formulé une critique radicale : en l’absence de distinctions claires entre identification, développement, mobilisation et effets des compétences à s’orienter, ces dispositifs risquent de confondre pilotage pédagogique et contrôle des trajectoires. Autrement dit, à force de vouloir rendre l’orientation mesurable et enseignable, on court le risque d’en neutraliser la dimension émancipatrice.

Une maturité à s’orienter

L’irruption de l’IA dans le champ de l’orientation vient amplifier ces tensions. Car si certains outils sont capables d’analyser des parcours, de structurer des expériences ou de suggérer des pistes, ils peuvent aussi renforcer une vision techniciste de l’orientation : celle d’un problème à résoudre, d’un choix à optimiser, d’un profil à faire correspondre. Or, l’orientation ne se réduit pas à un algorithme de correspondance. L’IA peut soutenir une démarche réflexive ; elle ne peut ni la garantir, ni s’y substituer.

C’est pourquoi, il devient essentiel de déplacer le regard. Plus que de compétences à s’orienter, il faudrait parler de maturité à s’orienter. Cette maturité ne se décrète pas, ne se coche pas dans un référentiel. Elle se construit dans le temps long, par la confrontation à l’incertitude, par l’effort de mise en sens d’un parcours singulier.
L’IA peut accélérer certaines étapes de ce processus — aider à formuler des intuitions, à clarifier des zones floues — mais elle ne doit jamais effacer l’épreuve intellectuelle qui fonde cette maturité. Comme dans la discipline sportive ou dans l’apprentissage, c’est la difficulté consentie qui produit la croissance (musculaire ou intellectuelle).

Behave, une grammaire universelle de l’orientation

Toute trajectoire humaine se construit dans la rencontre entre ce que l’on est (to be) — une personnalité, un tempérament, un caractère histoire, des aspirations… — et ce que l’on a (to have) — des expériences, des compétences… L’orientation ne réside ni dans l’un, ni dans l’autre, mais dans leur mise en relation. C’est de cette articulation que naissent les comportements professionnels (to behave), les choix porteurs de sens. Dans cette perspective, l’IA peut jouer un rôle utile : elle peut aider à rendre visibles des expériences, à relier des éléments épars d’un parcours, à formuler ce qui reste implicite. Elle peut accélérer la lecture de soi, jamais s’y substituer.

Le véritable enjeu éducatif du XXIᵉ siècle n’est donc pas d’apprendre aux jeunes à se conformer à des réponses produites par des machines, mais de leur transmettre cette grammaire : savoir mettre en dialogue ce qu’ils sont et ce qu’ils ont, pour comprendre comment ils agissent, et pourquoi. L’IA restera artificielle. Mais l’intelligence humaine, elle, saura voir au-delà.

À propos de l’auteur : Jean-Baptiste Morin est carriérologue et fondateur de la EdTech BeHave Orientation & Careers. Il a dirigé les services carrière de grandes écoles de management (ESSEC, Rennes School of Business) pendant 5 ans en France et en Asie avant de devenir entrepreneur et chercheur en orientation.