Jusqu’ici, pour utiliser son Compte personnel de formation (CPF), il fallait deux choses : choisir une formation éligible et disposer de suffisamment de droits. Demain, un troisième critère pourrait apparaître: il faudra aussi que votre projet professionnel soit jugé pertinent.
Sur le principe, l’idée n’est pas absurde. Mais nous arrivons à un carrefour. Nous pouvons ajouter une nouvelle couche de formulaires, de contrôles, de règles et de justificatifs à un système qui n’en manque déjà pas. Ou nous pouvons enfin faire entrer réellement la technologie dans la gestion des compétences. Moi, président, je choisirais la deuxième voie.
Nous avons digitalisé un catalogue. Nous n’avons pas digitalisé l’orientation
La première chose que je supprimerais n’est ni un droit ni une formation. C’est le moteur de recherche. Depuis des années, nous demandons à quelqu’un qui ne connaît souvent ni le marché de la formation, ni les certifications, ni les intitulés exacts des métiers de trouver seul la bonne formation dans un catalogue gigantesque. Le CPF de demain devrait commencer par une conversation. « Quel est votre métier ? Que voulez-vous faire demain ? Pourquoi souhaitez-vous vous former ? » À partir de là, une intelligence artificielle peut comprendre le contexte, interroger les données disponibles, proposer plusieurs parcours et affiner progressivement la recherche. Le progrès n’est pas d’améliorer le moteur de recherche. C’est de ne plus en avoir besoin.
Le CEP doit devenir l’exception utile
Il faut aussi poser la question du Conseil en évolution professionnelle. L’accompagnement humain restera indispensable dans certaines situations : reconversion complexe, rupture professionnelle, handicap, problématiques sociales… Mais avons-nous vraiment besoin de mobiliser systématiquement un humain pour demander à quelqu’un son métier, son projet, ses contraintes, analyser ses réponses et lui présenter les dispositifs disponibles ? Une IA correctement connectée aux données de l’emploi peut le faire à toute heure, de manière homogène et en explorant une quantité d’informations qu’aucun conseiller ne peut humainement maîtriser seul. L’humain doit intervenir là où l’humain apporte réellement quelque chose. Pour le reste, assumons notre époque.
Qualiopi ne peut plus être notre principale réponse à la qualité
Il faut également avoir le courage de revoir notre conception de la qualité. Qualiopi a apporté des méthodes, de la structuration et des processus. Très bien. Mais un processus conforme ne prouve pas qu’une personne a réellement acquis une compétence. La vraie question est simple : « Est-ce que la personne qui a suivi cette formation sait faire quelque chose qu’elle ne savait pas faire avant ? » C’est cela que la technologie nous permet enfin de mesurer massivement. Je ne supprimerais donc pas nécessairement Qualiopi demain matin. Je cesserais simplement d’en faire le centre de gravité de notre politique qualité.
Interrogeons chaque personne après chaque formation
À la fin de chaque formation, chaque bénéficiaire devrait avoir une courte conversation avec une IA indépendante. Pas un questionnaire de satisfaction avec cinq étoiles. Une vraie conversation : « Qu’avez-vous appris ? », « Qu’est-ce que vous savez désormais faire ? », « La formation correspondait-elle à ce qui était annoncé ? » Multipliées par des millions de parcours, ces conversations constitueraient probablement la plus grande base de connaissance jamais créée sur la qualité réelle de la formation professionnelle en France.
Testons davantage les compétences
Si une formation prétend développer une compétence, nous devons être capables, lorsque cela est techniquement possible, de mesurer cette compétence avant et après. Les technologies d’évaluation adaptative, l’IA et l’analyse de données permettent déjà de mesurer dans de nombreux domaines. Et demandons également davantage aux certificateurs. Un certificateur ne devrait pas seulement être le gardien d’un référentiel ou d’une procédure d’examen. Il doit pouvoir produire de la donnée sur les compétences réellement attestées.
Et cessons de proposer indéfiniment ce qui ne fonctionne pas
C’est ici que toutes ces données deviennent réellement utiles. Imaginez qu’une formation recueille systématiquement de mauvais retours. Que les bénéficiaires expliquent qu’elle ne correspond pas à la promesse. Que les évaluations montrent peu ou pas de progression. Il s’agit d’utiliser la donnée pour détecter les anomalies, déclencher des contrôles, faire évoluer le classement des offres et, lorsque les signaux deviennent suffisamment graves et concordants, cesser de recommander ce qui ne fonctionne pas.
Arrêtons de numériser l’ancien monde
La réforme du CPF qui se prépare peut donc prendre deux directions. Nous pouvons utiliser l’IA pour ajouter un troisième filtre administratif: après l’éligibilité de la formation et les droits disponibles, une machine jugera si votre projet est suffisamment pertinent. Mais ce serait une immense occasion manquée. Ou nous pouvons partir de cette même technologie pour repenser toute la chaîne: orientation, recherche, évaluation, qualité, certification et retour d’expérience.
À propos de l’auteur : Arnaud Portanelli est co-fondateur de Lingueo, leader des formations linguistiques en visioconférence. Engagé pour une formation transparente et bas carbone, il milite pour l’intégration systématique des bilans environnementaux dans les parcours pédagogiques.