« Nos étudiants travaillent par projets, sans emploi du temps ni matière cloisonnée »

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Repenser l’éducation suppose de valoriser l’expérience plutôt que la transmission de savoirs. À travers l’évaluation par l’action et l’usage réfléchi des technologies, la manière dont on apprend, de l’école primaire à l’enseignement supérieur, peut être plus individualisée. C’est ce que Pierre Robert, ingénieur en innovation pédagogique au sein d’Epitech, illustre dans son ouvrage « Déchaîner l’intelligence. Casser les codes pour former à tous les futurs ».

Dans votre ouvrage, vous défendez une pédagogie fondée sur l’expérience plutôt que sur la transmission. Quels dispositifs concrets permettent de la mettre en œuvre ?

Le cœur du dispositif idéal repose sur l’immersion. À Epitech, l’apprentissage ne part pas des cours mais de situations proches du réel, en particulier du monde de l’entreprise. Nos étudiants travaillent par projets, sans emploi du temps ni matière cloisonnée. Ils doivent présenter des productions personnelles, respecter des délais. Ils passent ainsi par des phases de lancement, de production et de restitution, exactement comme en entreprise. Cette immersion mobilise l’attention et les ressources cognitives puisque le cerveau est naturellement câblé pour apprendre ce qui le concerne directement dans le temps présent. Les projets sont conçus comme des environnements riches et stimulants, dans lesquels les apprentissages émergent de l’action plutôt que de la transmission descendante.

Vous estimez qu’il faut aujourd’hui former à des métiers qui n’existent pas encore. Comment est-il possible de le faire ?

Cela suppose d’accepter une forme d’honnêteté : nous ne savons pas quels métiers existeront demain. Il y a quinze ans, on formait des administrateurs système. Aujourd’hui, ils sont devenus DevOps, puis DevSecOps, sans que ces évolutions aient pu être anticipées dans les programmes scolaires. Dans ce contexte, c’est à l’adaptabilité que l’école doit former ses apprenants. En plaçant les étudiants en immersion dans des environnements qui changent en permanence, on les prépare à évoluer quels que soient les métiers ou les outils de demain. Les compétences techniques restent importantes, mais l’accent est mis sur les compétences humaines. Pour les développer, les étudiants sont régulièrement placés dans des situations instables : contraintes modifiées en cours de projet, changements d’équipes ou de technologies, règles du jeu qui évoluent. Les nouvelles technologies deviennent alors des contextes supplémentaires auxquels il faut s’adapter, plutôt que des finalités pédagogiques.

Votre approche suppose beaucoup plus d’autonomie chez les apprenants. Qu’est-ce que cela implique concrètement pour l’organisation des établissements ?

Cela implique d’accepter que les étudiants ne soient pas autonomes en arrivant, car ils n’ont jamais appris à l’être au lycée. L’autonomie est donc à construire progressivement. Les établissements doivent laisser une grande marge de décision aux étudiants : choix des projets, organisation du travail, constitution des groupes. En contrepartie, les étudiants doivent assumer les conséquences de leurs choix. Le droit à l’erreur est central : les projets doivent être nombreux afin que les étudiants puissent échouer sans que cela soit pénalisant. Pour l’établissement, cela signifie abandonner les examens traditionnels, évaluer uniquement les projets et investir fortement dans l’accompagnement et l’encadrement plutôt que dans la transmission de contenus.

Concrètement, comment évaluer l’adaptabilité ou le discernement autrement que par les notes ?

Les étudiants doivent démontrer leurs compétences en situation réelle, en expliquant ce qu’ils ont fait, comment ils ont résolu des problèmes et réagi aux contraintes. L’évaluation est certificative : une liste de compétences doit être validée devant des jurys, majoritairement composés de professionnels. Les entreprises partenaires des établissements d’enseignement supérieur peuvent, dans ce cadre, faire partie des jurys, apporter un regard différent de celui des pédagogues et ainsi juger la pertinence du travail produit face aux réalités du terrain. L’adaptabilité se mesure alors par la capacité d’agir, d’expliquer et de progresser dans des contextes complexes.

Quels sont, sur le terrain, les principaux freins institutionnels ou culturels à ce changement de paradigme éducatif ?

Le principal frein est la complexité humaine du modèle. Il demande une très grande souplesse des équipes pédagogiques, qui doivent comprendre chaque étudiant individuellement, ajuster les parcours, recadrer les élèves selon leurs besoins… À grande échelle, notamment dans l’éducation nationale, ce niveau d’individualisation est difficilement compatible avec les contraintes actuelles : classes nombreuses, programmes uniformisés, effectifs d’enseignants limités. Mettre en œuvre ce type de pédagogie supposerait une réorganisation profonde du système et un changement de culture éducative, ce qui la rend peu réaliste à court terme dans l’enseignement scolaire « de masse ».

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