TRIBUNE : « Comment l’IA peut redéfinir les chances de réussite » – Par Lancelot Gulian

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Une part des inégalités scolaires tient à l’accès à l’accompagnement personnalisé, souvent déterminé par le cadre familial. L’essor des intelligences artificielles génératives modifie aujourd’hui cet accompagnement, en offrant de nouvelles possibilités et en soulevant des enjeux d’usage.

Il existe une injustice discrète dans notre système scolaire. Elle n’apparaît ni dans les programmes ni dans les statistiques, mais elle façonne les trajectoires. La personnalisation de l’apprentissage existe, mais elle dépend souvent du contexte familial. Certains élèves disposent chez eux d’un cadre pour travailler. D’autres avancent seuls. Face à une incompréhension, ils hésitent, puis parfois décrochent. Or l’apprentissage se joue souvent à cet instant précis. Une explication adaptée peut transformer un blocage en progrès. Depuis l’arrivée des IA génératives, une transformation silencieuse est en cours. Les élèves peuvent demander une reformulation d’un cours, une méthode pour résoudre un exercice ou une explication alternative d’une notion qu’ils ne comprennent pas.

On peut s’en inquiéter. Mais il faut aussi reconnaître ce que cette évolution révèle : un besoin d’accompagnement personnalisé, sans jugement. Le vrai débat n’est donc plus de savoir s’il faut ou non de l’IA à l’école mais de savoir quelle IA nous voulons pour les élèves.

La promesse d’un accompagnement accessible

Deux élèves d’une même classe n’apprennent pas de la même manière. L’un a besoin d’exemples concrets, l’autre d’un raisonnement abstrait. Lorsqu’elle est pensée comme un outil pédagogique, l’IA peut réexpliquer une notion. Elle peut jouer le rôle d’un tuteur patient et disponible. Historiquement, cette personnalisation se payait. Cours particuliers, stages intensifs… Ces dispositifs restent précieux mais inégalement accessibles. L’IA modifie cette équation. Elle rend possible une aide individualisée à grande échelle et pour un coût très faible.

Le risque d’un usage sans cadre

Mais cette promesse n’est pas automatique. Dans les faits, les élèves utilisent déjà massivement des IA généralistes, souvent sans cadre pédagogique clair. Trois dérives apparaissent alors. La première est la facilité intellectuelle : obtenir un résultat sans faire le chemin qui permet d’apprendre. La deuxième est la triche, lorsque des devoirs entiers sont produits par la machine, ce qui vide l’évaluation de sa fonction. La troisième est plus insidieuse : l’illusion de compréhension. Une réponse peut paraître claire et convaincante sans que l’élève ait réellement acquis la méthode ou le raisonnement.

Surtout, ces IA n’ont pas de logique pédagogique. Elles ne demandent pas à l’élève de reformuler avec ses propres mots ou de s’entraîner sur plusieurs variantes d’un exercice. Si ces usages restent informels, il est probable que les écarts se creusent. Les élèves qui disposent déjà des codes ou qui bénéficient d’un encadrement familial solide tireront davantage profit de ces outils. Autrement dit, si l’on ne fait rien, l’IA pourrait accentuer les inégalités qu’elle pourrait pourtant contribuer à réduire.

Organiser plutôt que subir

Face à cette situation, deux attitudes sont possibles. La première consiste à interdire ou ignorer ces technologies. Cette stratégie a peu de chances de fonctionner. Les outils existent déjà et les élèves les utilisent. La seconde consiste à organiser leur usage. Dans les familles, cela suppose des outils conçus pour accompagner le travail personnel plutôt que le remplacer. Mais le véritable tournant se situe dans les établissements scolaires. L’enjeu n’est pas seulement d’autoriser ou non l’IA. Il est d’en faire un objet d’apprentissage. Il s’agit d’apprendre à l’utiliser pour structurer un raisonnement, vérifier une réponse ou consolider une méthode. L’objectif doit être d’apprendre mieux.

Faire de l’IA un outil d’apprentissage

Une IA bien utilisée ne devrait pas supprimer l’effort. Elle devrait le rendre plus efficace, en particulier pour les élèves qui se sentent seuls face à la difficulté. Nous sommes à un moment charnière. L’IA peut devenir une simple machine qui banalise le contournement des apprentissages. Mais elle peut aussi devenir un tuteur pédagogique accessible, capable d’accompagner les élèves et de renforcer leur autonomie. L’IA peut redéfinir les chances de réussite. Mais cela dépend moins de la technologie que des choix collectifs que nous ferons pour l’intégrer dans l’éducation.

À propos de l’auteur : Lancelot Gulian est co-fondateur d’Eliott, une solution d’IA éducative à destination des collégiens et lycéens. Diplômé de l’Université Paris-Dauphine, il a été professeur particulier durant plus de 10 ans. Au sein d’Eliott, il pilote les sujets marketing et pédagogiques ainsi que le déploiement de la solution dans les établissements scolaires.

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