L’humour a-t-il sa place dans les salles de classe ?

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Éco-anxiété, tensions sociales, crises identitaires… Les sujets de société qui s’invitent dans les salles de classe sont aussi nombreux que complexes pour les enseignants. Pour pousser les élèves à réfléchir, quoi de mieux que l’humour ? Il est en tout cas considéré,dans le dernier numéro des Cahiers pédagogiques, comme un outil d’apprentissage.Interview avec ses deux coordinatrices.

Dans quel contexte la thématique de l’humour a-t-elle émergé au sein des Cahiers Pédagogiques ?

Dominique Seghetchian : Les Cahiers pédagogiques, qui sont une revue de pédagogie publiée par le Cercle de recherche et d’action pédagogiques, se veut un espace de partage de réflexions entre les enseignants de tous les niveaux. Nous avons commencé à réfléchir sur lethème de l’humour en janvier 2021, soit quelques mois après l’assassinat de Samuel Paty. Cet événement a été vécu comme un traumatisme professionnel par l’ensemble de nos pairs, en particulier ceux qui sont concernés par l’éducation aux médias et à l’esprit critique. Il nous a également menés à une certitude : il n’est plus possible de faire l’impasse sur la question du rapport des enseignants à l’humour.

Aurélie Privé : Dans le même temps, nous n’avons pas voulu rester cantonnés à ce traumatisme, ni aux dessins et caricatures de presse, qui sont des représentations très spécifiques de l’humour. Nous avons préféré donner une coloration positive à l’humour en défendant la thèse qu’il est un véritable outil pédagogique. Concrètement, notre questionnement est le suivant : l’humour a-t-il sa place à l’école ? Comment peut-on en faire un outil et non un objet de crispation ? Ce numéro fait émerger des axes de réflexion sur laposture bienveillante de l’enseignant. Ce dernier doit suivre des règles de vie en communauté afin que sa pratique de l’humour n’affecte aucun individu. L’humour n’est donc pas l’ironie ou la moquerie. Il est plutôt une forme d’autodérision destinée à apaiser le climat en classe.

Quel travail de « délimitation » de l’humour les professeurs doivent-ils mener ?

Dominique Seghetchian : La revue commence par une tentative de définition de ce qu’on appelle l’humour dans le domaine de la pédagogie. L’auteur y fait un distinguo entre le « rire de », qui ne saurait trouver sa place dans l’enceinte de l’école, et le « rire avec », qui peut être un bon choix pédagogique. Cela est vrai aussi bien pour l’exercice de l’humour entre les élèves que pour la pratique de l’humour par les enseignants. Un autre article traite du rapport entre l’humour et l’autorité. Nous estimons que le professeur ou le chef d’établissement qui décide de pratiquer l’humour doit poser un cadre qui puisse garantir la crédibilité de sa posture. Concrètement, il faut faire cohabiter les apprentissages avec l’humour bienveillant et maîtrisé, ce qui nécessite toujours des ajustements dans la pratique de l’humour.

Concrètement, quels sont les bénéfices pédagogiques de l’humour ?

Aurélie Privé : Il est par exemple possible de proposer aux élèves des supports comme des vignettes de presse humoristiques. Elles ont plusieurs vertus puisqu’elles permettent de mieux appréhender, voire de découvrir des contextes culturels étrangers lorsque ces vignettes ne sont pas issues de la presse française. Étant professeure de SVT en collège, j’en utilise souvent pour traiter de sujets comme la pollution, qui est un thème anxiogène pour les élèves. Introduire l’humour en classe permet ainsi d’aborder des actualités délicates tout en favorisant le développement de l’esprit critique des élèves. Cela leur donne aussi, au sein de la classe, un espace ouvert de « respiration » et de discussion. C’est donc un véritable outil au service de la pédagogie.

Dominique Seghetchian : L’un des contributeurs de ce numéro a fait part d’une pratiqueoriginale. Ce professeur des écoles s’est attelé à enseigner l’humour en collant tous les matins sur les murs de sa classe des affiches humoristiques. Il a constaté que ses élèves échangeaient autour de ces plaisanteries et qu’ils amélioraient, par la même occasion, leur compréhension de la langue et du mécanisme de l’humour. De mon côté, en tant qu’ancienne enseignante de français en collège, ma pratique de l’humour en classe m’a offert beaucoup de surprises : mes élèves étaient plus impliqués dans les ateliers d’écriture créative et ont ainsi développé un nouveau rapport à la langue.

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