À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse l’accès au savoir, une question provocatrice fait surface : peut-on penser l’école sans professeur ? Que reste-t-il de la relation pédagogique ? Le sociologue Laurent Tessier, professeur à l’Institut Catholique de Paris, nous apporte un éclairage nuancé sur ces transformations en cours.
En écho à la thèse de Ivan Illich appelée « Une société sans école », pensez-vous qu’une école sans professeur soit envisageable aujourd’hui ?
L’idée d’une école sans professeur peut être posée, notamment avec le développement de l’intelligence artificielle, mais elle ne correspond pas à ce que l’on observe. La dimension humaine de la relation pédagogique reste centrale et ne peut pas être remplacée. La « forme scolaire », c’est-à-dire le fait de regrouper des élèves pour apprendre ensemble avec un enseignant, est une structure très ancienne, qui existe depuis plusieurs centaines d’années, et particulièrement résistante. Si les technologies peuvent faire évoluer certaines pratiques, elles ne remettent pas en cause ce cadre fondamental, qui repose sur la présence, l’interaction et le travail collectif.
Face à l’IA, à quoi sert encore un professeur ?
Le numérique peut permettre aux élèves d’apprendre certaines choses seuls. Mais cette autonomie a des limites. Pour progresser de manière significative dans l’apprentissage, il faut une sélection et une structuration des contenus, que le professeur assure généralement. Sans cela, les élèves se dispersent. Les MOOC ont par exemple montré que, sans encadrement, une grande majorité d’apprenants abandonnent leur parcours. Ainsi, si l’IA renforce cette impression d’accès immédiat aux connaissances, mais elle ne supprime pas le besoin d’un enseignant. Le professeur est au cœur d’une relation pédagogique que les étudiants eux-mêmes considèrent comme essentielle. Cela s’est notamment vérifié après la crise du Covid-19, lorsqu’ils ont massivement souhaité revenir au présentiel.
Comment l’IA est-elle en train de transformer vos pratiques d’enseignant-chercheur ?
Dans ma pratique d’enseignant, il arrive que j’utilise l’IA comme point de départ pour générer une réflexion collective : par exemple, je fais lire à mes étudiants des réponses générées par ChatGPT, puis leur demande de les critiquer, de les compléter avec des sources, des expériences de stage ou des débats. Cela permet d’intégrer l’IA comme outil de collaboration. En revanche, dans ma pratique de chercheur, son usage reste marginal car la recherche exige une fiabilité et une précision que les outils actuels ne garantissent pas. Je dois ainsi systématiquement vérifier les informations produites, ce qui ne permet aucun gain de temps. L’IA est donc plus un objet d’étude et d’expérimentation qu’un outil capable d’accompagner le travail d’un chercheur.
De façon générale, quelles sont les pratiques enseignantes qu’il est nécessaire de reconsidérer ?
L’IA pose des questions nouvelles, en particulier sur l’évaluation. Il est aujourd’hui difficile de vérifier de manière fiable si un travail a été produit par un étudiant ou généré par une IA. Face à cela, les enseignants adaptent leurs pratiques. Certains privilégient des évaluations en présentiel, écrites ou orales, tandis que d’autres intègrent directement l’usage de l’IA dans les exercices, en demandant aux étudiants d’expliquer comment ils s’en sont servis. Cette période est ainsi marquée par des expérimentations, dans un contexte où les outils évoluent très rapidement.
Dans un article que vous avez publié en janvier, vous défendez la « dégooglisation » de l’éducation… Comment y parvenir ?
L’idée de « dégoogliser l’éducation » ne consiste pas à rejeter les outils numériques, mais à interroger la dépendance croissante du système éducatif à l’égard des grandes entreprises technologiques, notamment américaines. Il s’agit d’avoir nos propres outils en France et en Europe, pour ne pas dépendre d’outils conçus pour capter des données privées et répondre à des logiques commerciales. Il existe également un enjeu pédagogique et éthique : concevoir des outils adaptés aux besoins des enseignants et des élèves. Il faut noter que des initiatives existent déjà, comme celles de Framasoft, qui développe des outils libres largement utilisés dans l’éducation, ou encore PeerTube, une alternative française à YouTube.