Alors que les lycéens dénoncent le manque de professeurs, une partie du corps enseignant s’épuise loin des projecteurs. L’urgence n’est pas de remplacer les enseignants par la technologie, mais de leur rendre ce qui leur manque le plus : du temps.
Les grands absents de la colère lycéenne
Depuis la mi-septembre, les lycéens bloquent leurs établissements et défilent dans toute la France. À Nantes, ils marchent derrière une banderole « Écoles sans argent, pays sans avenir ». Ailleurs ils dénoncent des classes de plus de 35 élèves, des bâtiments vétustes et surtout des professeurs qui manquent. Leur colère parle des enseignants, mais les enseignants, eux, ne parlent presque pas. En 2024-2025, 2 100 professeurs titulaires ont quitté volontairement l’Éducation nationale, soit 3 pour 1 000, six fois plus qu’en 2008, et 500 enseignants stagiaires ont démissionné avant même d’avoir vraiment commencé, selon les statistiques du ministère relayées par Acteurs publics. Le mouvement lycéen réclame des professeurs, et une partie d’entre eux est déjà partie.
Ces chiffres ne disent rien de ceux qui restent. Une profession qui s’occupe toute la journée des enfants des autres a peu de temps pour défendre ses propres conditions de travail, et encore moins pour les siens. Les professeurs ne bloquent pas les lycées, ils ne passent pas au journal de 20 heures, ils corrigent des copies. Leur silence n’est pas un consentement, c’est un épuisement. Une société qui n’entend que ceux qui crient finit par perdre ceux qui tiennent.
Le travail invisible du soir
Le ministère le reconnaît lui-même, les enseignants du second degré déclarent travailler plus de 40 heures par semaine, et la moitié d’entre eux travaillent pendant les vacances scolaires. Derrière chaque heure de cours, il y a la préparation, les corrections, l’adaptation des supports pour l’élève dyslexique, celui qui ne parle pas encore bien français ou celui qui décroche, dans des classes où l’on compte parfois plus de 35 élèves. En psychologie cognitive, on connaît bien la fatigue décisionnelle. Un professeur prend des centaines de micro-décisions par jour : qui interroger, comment reformuler, quand intervenir, et cette charge ne s’arrête pas à la sonnerie. Elle se prolonge le soir, le dimanche, sur le temps qu’il ne passe pas avec sa propre famille.
Ce travail invisible a un coût que personne ne mesure. Le temps passé à fabriquer des exercices et des évaluations est du temps qui n’est plus consacré à regarder chaque élève. Or, c’est précisément cette attention qui change une trajectoire, celle d’un professeur qui remarque un jeune en difficulté, le pousse vers une filière à laquelle il n’aurait jamais osé penser, croit en lui avant qu’il n’y croie lui-même. En allant pendant des années à la rencontre des enseignants, des inspecteurs et des académies, j’ai rarement entendu des professeurs se plaindre de leurs élèves. J’ai surtout entendu des professeurs qui n’avaient plus le temps d’être avec eux.
Rendre du temps plutôt que remplacer
Le secteur de la technologie éducative s’est longtemps trompé de cible. Il a regardé l’élève, multiplié les chatbots et les applications de révision, et nourri un débat stérile sur la triche. Google vient d’activer son IA pour les élèves de tous âges, sans attendre l’avis des écoles. Pendant ce temps, l’État promet une IA souveraine pour les enseignants et les autorise, en attendant, à utiliser des outils grand public sous leur propre responsabilité. On ajoute ainsi une charge et un risque supplémentaires à ceux qui en portent déjà trop. Une IA utile en éducation ne remplace pas le professeur, elle lui rend du temps. Elle prend en charge ce qui l’épuise : préparer un quiz, adapter un texte au niveau d’une classe, varier les exercices… À condition qu’il garde toujours la main sur le contenu. Le contrôle de l’enseignant n’est pas un détail technique, c’est la condition de sa confiance.
Les crédits de l’Éducation nationale arrivent à l’Assemblée cette semaine. Avant de chercher combien de postes ouvrir, il faudrait savoir pourquoi ceux qui les occupent s’en vont. Trois décisions sont à portée de main : mesurer chaque année la charge de travail réelle des enseignants, comme on mesure les résultats des élèves, évaluer chaque outil numérique déployé à l’école sur le temps qu’il fait réellement gagner aux professeurs, et le construire avec eux plutôt que pour eux, et enfin traiter l’épuisement des enseignants avec le même sérieux que la santé mentale des élèves, car les deux sont liés. Les lycéens ont raison de réclamer des professeurs. Encore faut-il qu’il en reste, et qu’ils aient encore le temps de les regarder.
A propos de l’auteure : Formée en psychologie cognitive, Nejma Travaglini a travaillé chez HP et Facebook à Dublin sur la formation et la qualité des systèmes d’IA. Elle a cofondé Nolej, qui transforme un cours en parcours interactif en quelques minutes. En 2024, Nolej a remporté le Global EdTech Startup Award au BETT de Londres, face à 7 000 start-up de 134 pays.